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Entretien avec Emmanuel Chastellière : Himilce, une ibérienne oubliée

Dernière mise à jour : 23 mai

Emmanuel Chastellière est l'auteur du roman Himilce, lauréat du prix public du prix Fedora 2023. À cette occasion, il a accepté de répondre à quelques questions :

La présentation

Portrait photographique de l'auteur Emmanuel Chastellière
Portrait d'Emmanuel Chastellière, issu du site des éditions Argyll

Himilce est un roman de fantasy historique qui narre l’histoire de cette femme Ibère, épouse d’Hannibal Barca, à l’époque où Carthage et Rome allaient rentrer en guerre. Pourquoi avoir choisi cette époque et plus précisément cette « courte » période ?

Tout simplement car les guerres puniques, et plus particulièrement la deuxième, m’ont toujours fasciné, par son caractère si spectaculaire. Avec bien sûr en point de mire, le destin d’Hannibal. Quant à la période couverte par le roman, celui-ci étant centré justement sur Himilce et non son époux, je n’ai jamais envisagé de porter mon histoire jusqu’à la bataille de Zama par exemple. Du peu que l’on connait de cette figure fort méconnue, elle était sans doute décédée avant la fin du conflit. 

 

Avez-vous pensé à écrire ce livre à travers l’épopée d’Elissa et la création de Carthage ? Pourquoi vous êtes-vous tourné vers Himilce particulièrement ?

J’aime aussi beaucoup le mythe de la création de Carthage, et le caractère roué d’Elissa/Didon, mais c’était, si je puis dire, un personnage encore trop « célèbre » pour moi. Revisiter les figures féminines historiques ou mythiques est quelque chose de très à la mode depuis une décennie environ, dirais-je. Cependant, pour ma part, je me suis tout de suite mis en quête d’une figure réellement oubliée. Il s’agit d’un parti pris qui peut aussi s’apparenter à se tirer une balle dans le pied, car Himilce, comme titre de roman, n’a rien de parlant comparé à une Circé ou une Cléopâtre, pour n’en citer que deux, mais… on ne contrôle pas ses aspirations !

Mais il y a des rappels à Elissa, ne serait-ce qu’entre ses liens et la lignée des Barca.


Himilce, emmanuel chastellière aux éditions argyll
Himilce, roman de Emmanuel Chastellière publié en juin 2023 par les éditions Argyll

Pouvez-vous nous décrire l’histoire et l’univers d’Himilce, pour ceux qui souhaiteraient la découvrir ?

Avec plaisir !

L’histoire prend donc place au tout début du deuxième conflit entre Rome et Carthage, alors qu’Hannibal Barca vient de se marier et s’apprête à prendre la route, celle des Pyrénées puis évidemment ensuite, des Alpes. Himilce, la fille d’un roitelet local d’Ibérie, est donc renvoyée à Carthage, dans sa belle-famille, pour la protéger tout comme pour éviter qu’elle ne constitue une cible. Elle va donc devoir apprendre à connaître aussi bien le clan Barca que les us et coutumes d’une ville rivale de Rome et enivrée par la guerre, bien que celle-ci se déroule très loin de là, de l’autre côté de la mer. Et à déterminer si elle nourrit réellement le désir de s’y faire une place.


Célestopol, roman fantasy steampunk par Emmanuel Chastellière
Célestopol, publié aux éditions Libretto

Quel a été votre processus de création/d’écriture ? A-t-il été différent que celui pour un livre d’un autre genre, comme Célestopol par exemple ?

Oui et non. Célestopol relevant de l’uchronie, je me suis également imposé un vaste travail de recherche. Mais rien de comparable avec Himilce, c’est certain ! J’ai investi dans une biblio conséquente, afin de couvrir tous les aspects possibles de ce pan très riche de l’histoire. Avec parfois, des ratés : je dois reconnaître que l’ouvrage Les Celtes d’Hannibal (CNRS Editions) ne m’a pas beaucoup aidé lors de la phase d’écriture. Il faut admettre que c’était un vestige, c’est le cas de le dire, d’une mouture de l’intrigue où la guerre aurait pu occuper une part plus importante à l’échelle du roman.

Mais une fois lancé dans la rédaction du manuscrit proprement dit, le processus lui-même n’était pas vraiment différent d’un autre projet.



Entre fantasy et roman historique

Lors de notre lecture on ressent votre forte envie d’ancrer Himilce dans le réel, en agrémentant le récit de diverses références historiques et archéologiques. Quelle place vos recherches ont-elles pris dans l’écriture de ce roman ?

Une large place !

Je me suis donc beaucoup documenté, en amont et même tout au long de l’écriture ou même des corrections. Je voulais simplement éviter une chose : que ces recherches pèsent sur la narration, l’engluent. Je ne voulais pas entraîner lectrices et lecteurs dans un guide touristique ou un livre d’histoire. Himilce, le personnage, n’est pas là pour ça, même si elle découvre elle-même la cité.

En tout cas, j’ai tenté de tout couvrir : l’architecture, la vie quotidienne, les repas, les croyances, l’apprentissage de l’écriture… Tout ce qui fait une vie ! 

 

Vos livres s’inscrivent tous dans le genre de l’imaginaire, avant Himilce. Pourquoi avoir eu envie d’écrire un livre historique ? Est-ce une envie de longue date ? Ou est-ce la rencontre avec des œuvres, des expositions qui vous a inspiré ce récit ?

J’ai toujours été attiré par l’histoire, c’était même le sujet de mes études supérieures même si je n’ai pas persisté dans cette voie. Mes deux Célestopol appartiennent au genre uchronie, mes deux romans chez Critic s’inspirent aussi de l’Amérique centrale de la fin du 19e siècle… Bref, il y avait déjà de forts éléments que l’on aurait pu qualifier d’historiques.

Il est vrai qu’avec Himilce, je pousse le curseur un ou deux crans plus loin dans ce registre ! Et je crois que c’était en réalité un chemin sur lequel je m’étais engagé depuis quelque temps, que j’en ai conscience ou pas.



Avez-vous rencontré des difficultés à réaliser un ouvrage historique qui tend à mettre en avant des objets et bâtiment archéologiques ?

Non, pas vraiment. Carthage étant ce qu’elle est aujourd’hui… Sa destruction constitue à la fois une aide – il y a des choses impossibles à vérifier – et une limitation, car peut-être que dans cinquante ans, certaines choses considérées comme acquises seront remises en question et que le roman perdra cette dimension « réaliste » (sachant qu’on demeure tout de même dans le domaine de la fiction).

Concernant les objets, j’ai eu tendance à ne pas trop expliciter, autrement que par le biais du contexte. Je ne suis pas forcément un grand amateur des notes de bas de page, qui peuvent facilement briser notre bulle en cours de lecture.


Vous citez Justine Breton dans vos remerciements à la fin du roman, en la nommant en tant que « directrice d’ouvrage ». Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie ? Quelle a été son rôle dans son accompagnement de votre écriture ? 

Argyll éditions

Le roman ne serait pas ce qu’il est sans la contribution de Justine Breton.

Le rôle de la directrice ou du directeur d’ouvrage consiste à guider l’autrice ou l’auteur, à lui proposer des pistes de réflexion, à lui éviter de s’éparpiller, bref, à lui apporter le recul que l’on ne possède plus toujours après des mois et des mois de travail sur le même texte. Il y a parfois de telles évolutions au fil du temps qu’il serait très difficile de garder le cap seul. Justine a également dû souvent supporter mes lamentations et mes doutes, sans jamais cesser de m’encourager. Je la remercie donc aussi, ainsi que toute l’équipe des éditons Argyll, pour sa patience, son oreille attentive et sa bienveillance.


Votre récit est fourni en descriptions architecturales, d’objets et de tenues traditionnelles. Sont-elles toutes issues de recherches archéologiques ? Ou avez-vous parfois mêlé fiction et faits réels dans votre récit, notamment dans le cas où la matière archéologique était manquante ?

Toutes ou presque, oui.

L’une de mes seules entorses à la véracité historique, pour vous donner un exemple concret, c’est le lieu du fameux serment d’Hannibal, si tant est qu’il ait bien eu lieu. J’ai déplacé ce « sanctuaire » sur le domaine même des Barca, car ça m’arrangeait pour le roman et que cela ne changeait rien sur le fond de l’intrigue.   


Restitution de Carthage au second siècle avant notre ère par Rocío Espín Piñar
Restitution de Carthage au second siècle avant notre ère par Rocío Espín Piñar (https://rocioespin.artstation.com/)

La femme est au cœur de votre récit : par l’héroïne mais aussi en nommant de nombreuses fois la fondatrice de Carthage, Elissa, ou en mettant en avant qu’à cette époque, les femmes étaient elles aussi guerrières et « politiciennes ». Pourquoi cette volonté de mettre la femme et ses préoccupations de l’époque en avant ? Vous êtes-vous basé sur des faits historiques, des preuves archéologiques montrant qu’à cette époque la femme n’était pas contrainte à vivre une vie de ménagère mais pouvait s’émanciper ?

En effet, à Carthage, les femmes bénéficiaient d’une certaine liberté puisqu’elles pouvaient offrir des sacrifices religieux à titre personnel, ou que les domaines « professionnels » dans lesquels elles avaient l’occasion de s’illustrer étaient plutôt larges. Il ne s’agissait pas seulement de servantes. Prêtresses, négociantes, musiciennes, sans parler d’une éducation, pour les plus fortunées bien sûr, à l’égal de celle reçues par les hommes. Ce qui n’empêchait pas que la société demeurât patriarcale et les femmes des « monnaies d’échanges » via les mariages. Mais je tenais à illustrer tout cet éventail de possibilités, loin des clichés.


Pour plonger le lecteur au cœur de cette époque, on ressent votre volonté de fournir richement le récit de détails qui nous semble très réaliste et nous aide à plonger pleinement dans cette époque. Les langues n'y dérogent pas, avec l’ibère – par exemple Harda que vous présentez comme signifiant "écureuil" – ou le punique – Barca signifiant "la foudre" –, ou encore en citant l’alphabet punique lors des apprentissages d’Himilce. Avez-vous essayé de comprendre les méandres de ces langues anciennes, ou est-ce que vous vous êtes emparé de certains mots, détails précis pour rendre votre histoire d’autant plus vraisemblable ? Vous êtes-vous appuyé sur le travail de chercheurs, historiens ou sur des textes en particulier ?

Je me suis là encore appuyé sur mon travail de documentation et mes recherches, qui abordaient donc également la linguistique. Mais n’ayant pas la prétention d’être un spécialiste moi-même, je m’en suis remis aux historiennes et historiens ! En espérant que le tout contribue à crédibiliser l’univers.

 

Et vous ?

Quel a été le personnage qui vous a le plus plu à redonner vie dans votre texte ?

Hannibal n’est pas très présent en chair et en os au sein du roman, mais son « fantôme », et celui de toute sa tradition familiale, pèse beaucoup sur le récit, je pense. Ce n’est pas vraiment que cela m’a plu, mais il s’agit d’un élément important. Je ne voulais pas d’un Hannibal qui ne soit que stratège triomphant.

En parallèle, j’ai beaucoup aimé donner vie au personnage de sa mère, ou d’une Sophonisbe encore très jeune mais au caractère déjà très affirmé.  

Et je ne parle même pas d’Himilce, en toute logique !

 

Pensez-vous réitérer l’expérience du roman historique ?

J’aimerais beaucoup ! Peut-être du côté de la Mésopotamie cette fois…

 

Avez-vous des projets à venir que vous pouvez nous dévoiler ?

Eh bien, j’ai un roman à paraître en juin aux éditions Critic, Souveraine du Coronado, dans le même univers que L’Empire du Léopard et La Piste des Cendres et je travaille en parallèle sur un jeu de rôle inspiré de l’univers de Célestopol 1922.


Financement participatif jeu de role Célestopol Emmanuel Chastellière Julien Arnaud

 

Merci à Emmanuel Chastellière d'avoir pris de le temps de répondre à toutes nos questions sur Himilce et son processus de création.


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