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Jean-Philippe Jaworski : quand l'archéologie rencontre la fantasy...

Mis à jour : mars 23


Jean-Philippe Jaworski, auteur de fantasy connu et reconnu on lui doit notamment l'excellent roman Gagner la guerre ou bien encore le jeu de rôles Te Deum pour un massacre. Lauréat du prix Fedora 2019 pour le 4e volume de sa saga Rois du monde, il a eut la gentillesse de répondre à quelques questions :


La création

La saga Rois du monde raconte la vie épique de Bellovèse guerrier celte vivant au 6esiècle avant notre ère. Cette histoire apparaît dans l’Histoire romaine, de Tite-Live. Comment avez-vous connu ce texte ? Pourquoi avoir voulu en faire une saga romanesque mélangée à de la fantasy ?

J-Ph. Jaworski : Pendant ma scolarité et mes études, j'ai eu pour sujets de version un ou deux extraits de l'Histoire Romaine. J'ai lu la traduction française de l'œuvre de Tite-Live quelques années plus tard. En fait, je connaissais des chromos empruntés à l'historien padouan depuis ma plus tendre enfance. Par exemple, je devais avoir dix ans quand j'ai lu la BD de Jacques Martin, Les Légions perdues, où figurent Brennus et le fameux « vae victis » du cinquième livre de l'Histoire romaine. Tout cela a longuement dormi au fond de ma mémoire. Ce n'est que vers la fin des années 1990, quand j'ai commencé à envisager d'écrire sur la culture celte du continent, que j'ai exhumé la page qui traite d'Ambigatus et de ses neveux. Le traitement fantasy de ce sujet semi-historique allait de soi : il offrait le double avantage de restituer la pensée religieuse de mes personnages et de favoriser l'immersion dans un monde secondaire qui est au cœur de mon projet romanesque.


Beaucoup de livre s’attachent à donner une restitution historique juste (les noms, les évènements, les mœurs de l’époque…) et ce, même dans la littérature de l’imaginaire. Mais en revanche peu accordent de l’importance à la donnée archéologique (armes, objets, architectures, gestes…). Était-ce dès le départ une volonté explicite d’ancrer le mieux possible le récit dans une réalité archéologique ?

JPJ : Avant même d'élire un sujet celte, j'avais eu l'occasion de participer à une campagne de fouilles sur un oppidum du premier âge du fer. (La cité d'Affrique, à Messein, en Meurthe-et-Moselle.) J'en avais conservé un intérêt assez vif pour l'archéologie gauloise et je suivais les publications sur ce champ d'étude. Ma démarche reste toutefois avant tout littéraire et romanesque. Je soigne le pacte de lecture avec mon public : pour que le lecteur adhère à la fiction, et tout particulièrement à la fiction fantasy, il faut étayer la vraisemblance. Quelle meilleure source pour les « petits faits vrais » de l'Antiquité que les données archéologiques ? Les détails sur le mobilier, les bijoux, l'artisanat ou les gestes quotidiens donnent de la densité à l'univers et renforcent du même coup la crédibilité du merveilleux.


Comment se prépare-t-on à la rédaction de ce genre de récit ? Vous êtes-vous beaucoup documenté avant de commencer la rédaction ? Avez-vous essayé de trouver le réaliste par d’autres biais – je pense aux jeux de rôle grandeur nature, aux restitutions historiques ou bien encore à l’archéologie expérimentale par exemple ?

JPJ : Je me suis beaucoup documenté avant et pendant la composition du cycle. Mes sources d'inspiration puisent non seulement chez les historiens de l'Antiquité et dans les publications archéologiques, mais aussi dans la linguistique, le folklore et la littérature médiévale. Le jeu de rôle, pas forcément celtique du reste, a nourri certaines impressions ou expériences que j'ai pu transposer dans les romans. Je me suis également appuyé sur des ouvrages ou vidéos de reconstitution gauloise pour certains détails comme l'usage du bouclier à manipule, très différent de celui à brassard et poignée.


Ce travail de préparation et d’écriture lié à une exigence historique c’est quelque chose que vous aviez connu avec la rédaction du jeu de rôle Te deum pour un massacre. Cette préparation a-t-elle été différente dans le cadre d’un roman ?

JPJ : La collecte des sources ne varie pas en fonction du genre ou du format de l'œuvre à produire ; c'est davantage l'objet d'étude qui modifie l'angle de la recherche. J'avais presque trop de documents sur la Renaissance tandis que je ne parvenais à rassembler que des données lacunaires, surtout sur le plan historique, à propos de la Gaule de l'indépendance. Il m'a fallu donc davantage spéculer et extrapoler dans le cycle Rois du Monde que dans le jeu de rôle Te Deum pour un massacre. En aval de la documentation, la composition d'un jeu de rôle et celle d'un roman sont formellement très différentes. Un jeu de rôle doit être pédagogique tout en ouvrant l'arborescence des horizons d'attente tandis qu'un roman peut se montrer plus allusif, mais aussi plus esthétique, tout en refermant les horizons d'attente.


La série

Vous êtes auteur de roman mais aussi professeur de Lettres. Est-ce par envie de faire apprendre des choses que vos textes sont nourris d’authenticité ? Avez-vous une volonté pédagogique ?

JPJ: Le dessein pédagogique est plus présent dans un jeu de rôle historique comme Te Deum pour un massacre que dans mon cycle celtique. Et même dans mon jeu de rôle, il reste subordonné à la pratique ludique. Mon principal objectif, en écrivant des romans, est la création d'une poétique de l'évasion. Je veux avant tout que le lecteur vive dans l'univers du roman ; la ficelle du « petit fait vrai », que j'ai également beaucoup utilisée en jeu, sert avant tout à donner de la densité à la fiction. Que cela puisse piquer la curiosité des lecteurs ou éventuellement les instruire, c'est très bien mais ce n'est à mes yeux qu'un phénomène corollaire. Je veux que le récit entre en résonance avec la culture, l'expérience ou les rêves du lecteur ; par la précision de certaines informations, je cherche surtout à en accentuer la vraisemblance. « Les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des Illusionnistes », notait Maupassant. Je pratique l'illusionnisme plus que la pédagogie.



Est-ce que cette envie de réalisme vous a parfois posé problème dans la rédaction ? Avez-vous en tête un passage qui a été particulièrement compliqué à écrire à cause des contraintes archéologiques ?

JPJ: En effet, le réalisme m'a parfois posé des problèmes. Premier exemple : à la fin du VIIe siècle et au début du VIe siècle avant notre ère, la monnaie n'existe pas en Europe. Or dans les préambules, l'interlocuteur de Bellovèse est un marchand grec. L'évocation de liens commerciaux sans recourir au champ lexical de l'argent pose tout de suite de sérieuses difficultés ; de façon plus générale, je dois surveiller le lexique et les comparants employés par mon narrateur, car si le commerce et les dettes existent dans cette société ancienne, la langue française regorge de comparants monétaires que je dois bannir du propos. Deuxième exemple : la troisième partie de Chasse royale raconte un siège épique ; mais au VIe siècle avant notre ère, les Celtes ignorent tout de la poliorcétique grecque qui nourrira nos clichés sur les sièges antiques et médiévaux. Il m'a fallu spéculer sur la disposition « en couloir » des portes des oppida celtes ainsi que sur les traces d'incendie attestées par l'archéologie dans divers sites pour imaginer un assaut dans une culture qui ignore l'ingénierie de siège classique.


Pouvez-vous nous donner votre passage préféré de la saga ? Votre personnage préféré ?

JPJ : Difficile de répondre à cette question. Gracq notait que dans le roman, les mots évoquent « un système dynamique en mouvement », et j'adhère à cette conception tant sur le plan de l'intrigue que sur celui des personnages ; ceux-ci n'ont d'existence et d'intérêt que dans leurs interrelations. Il y a bien sûr des pages dont je suis plus heureux que d'autres, en particulier dans les condensations oniriques du récit. Chez les personnages, c'est l'équivoque des liens interpersonnels que je place au-dessus des portraits individuels, en particulier quand intérêts et sentiments contradictoires produisent du drame ou de l'imprévu. Rois du Monde est avant tout l'histoire d'une famille dysfonctionnelle.


Considérez-vous la saga comme une adaptation du texte de Tite-Live ? Bellovèse connaitra-t-il le même destin que son homologue antique ou bien souhaitez-vous lui faire prendre un autre chemin ?

JPJ : Tite-Live me fournit ma ligne directrice : Bellovèse sera amené à descendre vers la Méditerranée et dans la plaine padane.


Archéo et la littérature

Vous avez déjà pris certaines libertés avec le matériau littéraire de base ainsi que, par quelques anachronismes, dans les représentations archéologiques. A quel moment pensez-vous que la science doit s’effacer devant le récit ?

JPJ : Quand le drame l'exige. Un roman est une fiction et n'a pas de vocation scientifique.


Est-ce parfois tout de même l’archéologie et l’histoire qui orientent ce récit ?

JPJ : Bien sûr. Toutefois, même sans tenir compte des impératifs romanesques, il arrive que l'archéologie et l'histoire se contredisent. Dans ce cas, la contradiction offre une certaine marge de créativité à la fiction.


Vous tenez-vous à jour des découvertes et avancées en archéologie sur cette période ?

JPJ : J'essaie de les suivre, en effet. Ces dernières années en ont beaucoup livré, dont certaines sont spectaculaires : la ville fortifiée du Mont Lassois et les aménagements de la Seine à ses pieds, la tombe princière de Lavau, la tombe de la dame de Zurich, les tombes à char de Pocklington ou de Sboryanovo…



Faites-vous relire vos textes par des archéologues ?

JPJ : Non.


Pensez-vous que ce type de littérature puisse se développer et devenir un genre à part entière dans la littérature de l’imaginaire ?

JPJ : Je l'ignore. Les recherches que demandent des romans très documentés accroissent le travail de composition et ne sont pas forcément en adéquation avec les attentes d'un calendrier éditorial serré.


Pensez-vous qu’il faudrait plus d’ouvrages avec la même exigence de réalisme et de travail de documentation ?

JPJ : Certainement. Bien sûr, on ne peut réduire la qualité d'un roman à sa documentation. On court même le risque de recopier le dictionnaire, comme le faisait Sartre enfant dans ses premiers manuscrits, ou de recycler Wikipédia, ce qui semble assez à la mode dans la production actuelle… D'un autre côté, si elle évite les écueils du plagiat ou du didactisme, une fiction documentée offre une vraisemblance plus convaincante, même lorsqu'elle peint un univers secondaire.


La suite

La seconde branche du cycle de Bellovèse vient de s’achever avec la parution en janvier du volume 4. Comment envisagez-vous La grande jument ? Les derniers volumes sont parus très rapprochés les uns des autres. Cela sera-t-il le cas encore ? Envisagez-vous plusieurs volumes ?

JPJ : La Grande Jument a pour sujet la migration vers le sud. Bellovèse y entrera dans l'histoire, puisque le récit traitera de ce dont parle Tite-Live dans l'Histoire romaine. Cette troisième branche comportera un prologue, La troisième nuit, et trois parties, comme les deux précédentes. En revanche, je ne peux m'avancer sur le nombre de volumes, qui relève davantage des impératifs éditoriaux que de ma gouverne.


La série Rois du monde va-t-elle connaitre une vie sur autre format (jeu de rôle, BD, série …) comme cela est le cas pour l’univers du Vieux royaume ?

JPJ : Des contrats d'option et d'adaptation ont été signés avec EVS Productions pour l'adaptation en série de Même pas mort. Le projet est actuellement en phase de pré-production, mais sa concrétisation pourrait prendre du temps.


Avez-vous envie de continuer ce genre de littérature archéo ? Après la période des guerres de religion avec Te deum pour un massacre, la Gaule celtique des Rois du monde, les Vikings de Kenningar ou bien la Grèce antique de Celles qui marchent dans l'ombre, quelle époque souhaiteriez-vous explorer à l’avenir ?

JPJ : Pour l'instant, j'ai d'autres projets romanesques dans le cycle du Vieux Royaume et il me reste la troisième branche de Rois du Monde à écrire.


Pour conclure, avez-vous un conseil de lecture à nous faire partager ?

JPJ : Un très beau roman de fantasy mythologique : Lavinia d'Ursula K. Le Guin ; un ouvrage remarquable sur la révolution culturelle de la noblesse du beau Moyen Âge : Le Chevalier lettré de Martin Aurell ; un petit chef d'œuvre de BD picaresque : Les Indes fourbes d'Alain Ayrolles et Juanjo Guarnido.


Retrouvez les livres de Jean-Philippe Jaworski sur le site des Moutons électriques : https://www.moutons-electriques.fr/jean-philippe-jaworski